05.04.2008
La Turquie va dans le mur
Après l’offensive de l’armée turque en Irak, dont l’échec apparaît de plus en plus patent, un cran a été franchi, en termes de violences, à l’occasion des fêtes du Newroz faisant des morts, des blessés et de nombreuses arrestations. Reporters sans frontières (RSF) (en date du 02/04/08) a, pour sa part, signalé les violences policières dont ont été victimes six journalistes qui couvraient, à Hakkari, les fêtes autorisées du Newroz.
RSF a dénoncé également les menaces qui planent sur le web : depuis le 21 mars 2008, le site Internet http://istanbul.indymedia.org est inaccessible en Turquie et, pour la troisième fois en un an, YouTube est resté, sur décision du tribunal de police d’Ankara, inaccessible du 13 au 27 mars. Faut-il voir, là, un lien avec une vidéo particulièrement atroce montrant un policier en civil brisant le bras, en pleine rue de Hakkari, d’un gamin de 15 ans, Cuneyit Ertus ? L’Association turque des Droits de l’Homme (IHD) a porté plainte. D’autres enfants auraient également été arrêtés et auraient été victimes de mauvais traitements. Cette vidéo, difficilement supportable, n’est plus visible sur YouTube mais on la retrouve… sur le site du journal Gundem1. Les censeurs devraient savoir qu’il est maintenant difficile de juguler l’information.
Les communiqués militaires se multiplient : la TSK (l’armée turque) prétend avoir "abattus"2 16 rebelles depuis fin mars, dans la province de Sirnak, information démentie par les HPG. (forces combattantes kurdes). Trois (ou quatre ?) militaires turcs, dont un officier, ont été tués au combat. La TSK a lancé ses opérations printanières contre la guérilla kurde3 qui "menace de riposter si la violence de l’Etat turc se poursuit".
Les paysans de la région de Kandil (Kurdistan irakien) sont victimes de dommages "collatéraux" causés par les bombardements de l’aviation turque : les pâturages sont truffés d’engins explosifs, autant de dangers mortels potentiels, et une "épidémie" qui décime les troupeaux de chèvres fait peser sur l’armée turque un grave soupçon d’emploi d’armes chimiques4.
Mais tout ce tohu bohu est occulté par l’arrêt de la Cour constitutionnelle qui a jugé recevable une requête déposée par le procureur de la Cour de cassation visant à interdire de la scène politique, pour des activités "anti-laïques", 71 personnalités dont le chef de l’Etat, Abdullah Gül, et le parti majoritaire turc qui a gagné les élections législatives, l’AKP, un parti issu de la mouvance islamiste mais qui se définit aujourd’hui comme "démocrate conservateur".
La décision de la Cour constitutionnelle "porte un grand coup aux relations entre l’UE et la Turquie", a estimé Amanda Akçakoca, analyste à l’European Policy Centre à Bruxelles, qui note également que les négociations d’adhésion turque à l’U.E. sont déjà quasiment au point mort :
Seuls, six des 35 chapitres thématiques qui jalonnent les négociations ont en effet été ouverts en plus de deux ans, huit autres sont gelés depuis décembre 2006 en raison de la question chypriote.
Ce n’est pas encore au niveau d’un coup d’Etat militaire, mais on n’en est pas loin
a jugé de son côté lundi Kirsty Hughes, spécialiste de la Turquie chargée de recherche au Centre for European Policy Studies et coordonnatrice du European Policy Institutes Network (EPIN).
Les manœuvres de "l’Etat profond" compromettent assurément l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.
André Métayer
1 http://www.ozgurgundem.org/ (le visionnement est vraiment à déconseiller sauf en cas de nécessité, pour vérifier la véracité de l’information).
2 Oui, c’est le terme employé, sans guillemets, par l’AFP !
3 Curieusement, les effectifs se seraient multipliés par deux : de 3 à 5000, selon les sources, on passe maintenant de 8 à 10.000 !
4 Les paysans de la région de Kandil réclament une commission d’enquête indépendante.
12:05 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.03.2008
L’opération turque en Irak a-t-elle été un succès ?
Depuis des mois, la Turquie avait massé 100 000 hommes aux frontières du Kurdistan irakien. Depuis des mois, l’aviation turque soumet cette région montagneuse à des bombardements intensifs et journaliers au motif qu’elle abrite quelques 4.000 "terroristes". Après des mois de préparation, 10 000 fantassins appuyés par des véhicules blindés ont, une nouvelle fois, franchi la frontière, au mépris des règles internationales, avec comme objectif de porter "l’estocade finale" contre la rébellion kurde.
Une semaine plus tard, l’armée turque bat brusquement en retraite. Non ! Une armée ne bat jamais en retraite ! Elle opère un repli stratégique en affirmant avoir rempli ses objectifs. Mais quels étaient donc ces objectifs pour qu’ils nécessitent un tel déploiement de moyens et une aide américaine, qualifiée de déterminante, en matière de renseignements donnés "en temps réel" ? L’élimination de 240 rebelles ? Même ce chiffre, faible au regard des ambitions affichées, est contestable et contesté1. Depuis, la polémique fait rage en Turquie : le chef du parti nationaliste MHP reproche aux militaires d’avoir contribué à renforcer l’image des rebelles en publiant des communiqués les dépeignant comme une force régulière et le général Büyükanit, le chef d’Etat major, est prêt à jeter sa tenue militaire aux orties s’il est dit que son armée a été contrainte de se retirer sur ordre du président Bush. Et la presse turque n’est pas en reste, "que s’est-il passé à la dernière minute ?", se demande le quotidien populaire Aksam et le journal à grand tirage Hürriyet lui répond : "Bush nous a dit de partir", tandis qu un autre quotidien populaire, Vatan, va jusqu’à qualifier de "dégradant" le repli des troupes turques. L’opération militaire poursuivait-elle d’autres objectifs, comme la main mise sur la cité pétrolifère de Kirkouk, que Washington n’aurait pas approuvés par crainte d’une déstabilisation régionale ? On peut le penser.
De leur côté, les combattants kurdes se félicitent d’avoir résisté victorieusement et mis en échec le plan d’invasion ’turco-américain". Ils estiment avoir fait un pas vers la reconnaissance internationale comme force armée. Restent pour eux à s’imposer comme interlocuteurs dans des négociations de paix qu’ils appellent de leurs voeux.
D’une façon générale, la solidarité kurde sort renforcée et on signale de nombreuses manifestations kurdes en Turquie (Istanbul, Diyarbakir, Van, Hakkari, Dogubayazit…), mais aussi en Europe (Allemagne, Pays-Bas) et en France (Paris, Rennes, Nantes…) pour exiger la paix et l’ouverture de négociation. Les organisations kurdes en Europe, soutenues par des parlementaires européens ont publié un manifeste "La guerre ! Ça suffit Nous voulons la paix" déjà signé par de nombreuses personnalités et organisations, européennes et américaines.
La conférence organisée conjointement, à Bruxelles, par trois principaux groupes politiques du parlement européen, socialistes, libéraux et verts, au sujet de la "Nouvelle civile constitution et la question kurde en Turquie", à laquelle seul le Parti pour une Société Démocratique (DTP) du Parlement de Turquie a accepté de participer, a reproché au gouvernement turc de maintenir une position non pacifique et insiste sur la nécessité d’entamer un dialogue constructif en vue de réaliser une réforme constitutionnelle "qui aurait un impact sur la solution de la question kurde en Turquie" et le commissaire européen à l’Elargissement, Olli Rehn, a appelé le gouvernement turc, qui, selon lui, a dépensé beaucoup "d’énergie politique" sur la question du voile, "à entreprendre des réformes rapides, principalement pour améliorer la liberté d’expression".
D’autres voix, en Turquie même, se font également entendre : "si le PKK peut encore attaquer à partir du territoire irakien, nous devrons alors nous interroger sur l’efficacité même de l’option du tout-militaire", analyse Cengiz Çandar, dans Referans, "Pour la majorité des Kurdes de Turquie le PKK reste encore une bonne référence" souligne Ümit Fırat, intellectuel kurde et partisan de longue date d’une solution politique. Une star de la chanson, prenant position contre la guerre, est poursuivie pour avoir brisé "le tabou du sacrifice pour la patrie". Une partie croissante des élites turques rappelle qu’il est impossible de briser la rébellion kurde sans trouver une solution garantissant plus de droits culturels mais aussi économiques et sociaux à cette population qui représente un cinquième de celle du pays
Une fois encore, la Turquie est à la croisée des chemins. Paix au Kurdistan
André Métayer
1 D'après le journal "le Monde", le total des tués - 27 soldats turcs et 240 rebelles selon Ankara, 130 soldats turcs et 5 combattants selon le PKK - se situe quelque part entre les chiffres fournis par chacun des belligérants. Un seul fait de guerre est avéré : La destruction d'un hélicoptère turc "Cobra" abattu en plein vol par un tir de la guérilla kurde.
23:40 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.10.2007
Coups tordus et gesticulations : la Turquie est isolée
L'hypothèse d'un "coup tordu" qui consiste à faire endosser par l'adversaire un méfait voulu, permis ou couvert, est avérée mais n'intéresse plus personne car l'objectif est atteint : l'opinion a condamné le PKK et a poussé le Parlement à la faute.
Les habitants de Hemka, qui avaient été chassés en 1993 pour avoir refusé de devenir protecteurs de village, n'avaient pu revenir qu’en 2004 après avoir accepté sous la contrainte de devenir protecteurs tout en se refusant à participer à toute opération. Les vrais protecteurs de villages, qui les avaient spoliés de leur terre, n'avaient pas bien accueilli ce retour et profitèrent d'un banal litige pour tendre cette embuscade faisant 12 morts et…. un survivant qui a tout raconté. L'armée, au vu des avantages qu'elle pouvait retirer de ce règlement de compte, a couvert les auteurs en faisant croire à une opération de représailles du PKK. Faute de trouver une alternative à la guerre, comme le réclame le groupe de députés kurdes DTP (Parti pour la Démocratie), le gouvernement turc et la majorité parlementaire "néo-islamiste" AKP ont été contraints par l'Etat-major des armées, via les députés CHP (nationalistes de gauche) et MHP (nationalistes d'extrême droite), à autoriser les forces militaires à entrer en Irak pour "traquer les séparatistes du PKK".
L'opinion publique, chauffée à blanc par la presse et meurtrie par les pertes en vie humaines de soldats tués au combat, réclamait déjà une réaction. Le mitraillage de "civils" attribué au PKK est venu à point nommé : C.Q.F.D.
A., notre correspondant au Kurdistan irakien, ne semble pas particulièrement inquiet et ne croit pas vraiment à une attaque généralisée : "la Turquie n'en a pas, à elle seule, les moyens" et sans doute pas très envie. Tout d'abord il n'y a pas de rideau de fer entre les deux pays et des centaines de soldats turcs et quelques 150 véhicules blindés sont déjà présents depuis dix ans dans quatre bases dans le nord de l'Irak. Il faut, surtout, se rappeler que le plus gros investisseur étranger au Kurdistan irakien est turc : c'est la société holding OYAK, la "Mutuelle des Forces armées", présidée par un ancien militaire, employant 30.000 personnes, et dont le capital est constitué à partir des fonds de pensions des officiers turcs.
On ne peut pas dire non plus que la décision du Parlement turc ait vraiment séduit l'opinion régionale et internationale, hormis la Syrie, mais elle a renforcé la solidarité des Kurdes - des milliers de Kurdes ont manifesté à Erbil et à Dohouk "contre la menace turque" - des partis kurdes irakiens, PDK et UPK, et de leurs dirigeants : Barzani (Président de la région autonome du Kurdistan irakien) et Talabani (Président de l'Irak), ce dernier n'hésitant pas à contredire les déclarations de son premier ministre qui veut (mais en a-t-il les moyens ?) "éradiquer le PKK". Le Koweït exhorte la Turquie à observer "le plus haut degré de retenue", alors que l'Iran, qui a cessé ses bombardements depuis 20 jours et a réouvert sa frontière avec l'Irak, exprime sa gêne dans une déclaration alambiquée.
La Maison Blanche a fait savoir "de manière très claire" à la Turquie qu'elle ne pensait pas "qu'il soit dans son intérêt d'envoyer des troupes en Irak", et la Russie, de son côté, a déclaré "qu'une opération armée turque en Irak portera atteinte aux intérêts russes", tandis que le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, demandait à la Turquie de chercher une solution "par le dialogue", et que le secrétaire général de l'OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, invitait le président turc Abdullah Gül, "à faire preuve de retenue dans ce dossier".
Que conclure ? Effet d'annonce pour contenter la vox populi avec quelques actions belliqueuses bien orchestrées par une presse complaisante ?
Ce n'est pas certain car la tentation de Kirkuk (avec ses richesses pétrolifères) est forte. L'objectif ne serait donc pas d'aller pourchasser les rebelles du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien lors d'opérations au succès aléatoire, mais de faire échec au référendum que les Kurdes comptent organiser pour le rattachement de Kirkuk à la région autonome du Kurdistan d'Irak et de s'inviter à la table des négociations, au risque de déstabiliser tout le Moyen-Orient.
On comprend mieux pourquoi les pays voisins et les grandes puissances, même la Chine, s'inquiètent.
Quelles négociations secrètes se cachent derrière les gesticulations des uns et des autres ?
La menace de la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès américain et les menaces de rétorsion de la part de la Turquie sont-elles des cartes maîtresses dans la partie de poker menteur qui semble être engagée ?
En attendant, on peut constater avec regret que les espoirs mis dans l'ouverture, après les élections législatives et la constitution d'un groupe parlementaire kurde, s'estompent : 21 régions sont déclarées "zones de sécurité" par la Turquie et interdites aux civils, et cinq maires kurdes (Viranşehir, Kiziltepe, Silopi, Küçükdikili et Bağlar) qui rendaient visite à un maire emprisonné, ont été à leur tour arrêtés et conduits à la gendarmerie. Enfin, un tribunal stambouliote a décidé que Sebahat Tuncel, députée kurde DTP accusée de soutenir le PKK, ne pourrait pas bénéficier de son immunité parlementaire.
Faut-il voir là déjà les prémices d'une interdiction du parti kurde et l'arrestation de tous ses députés comme en 1993 ?
André Métayer
Rennes le 19/10/2007
23:55 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.10.2007
Je hais la guerre : un journaliste de Hakkari assassiné, un charnier découvert à Diyarbakir
L'Iran, de son côté, (AFP 23/9) après avoir nié les tirs d'artillerie contre les combattants kurdes en Irak, a justifié cette violation du territoire de la province autonome du Kurdistan irakien au nom de la nécessité de sécuriser son territoire au moment où des affrontements ont lieu dans la province iranienne peuplée à majorité de Kurdes. Elle a aussi fermé sa frontière, alors que 132 sociétés iraniennes sont déjà implantées au Kurdistan irakien, pour protester contre l'arrestation par les forces américaines, d'un "honorable" commerçant iranien à Souleimaniyeh, suspecté d'être un agent des forces spéciales chargées d'armer les milices chiites.
D'autre part les HPG revendiquent la responsabilité de "l'élimination" de trois "repentis" du PKK enrôlés dans les forces spéciales turques (JITEM) à Semdinli, Diyarbakir et au Dersim. Ces situations tragiques de militants "retournés" à la suite d'arrestation, de mauvais traitements et d'actions psychologiques, et que l'on retrouve aussi dans des conflits assez proches de notre histoire, nous renvoient à toute l'horreur de la guerre.
La bataille du rail nous renvoie aussi à notre histoire quand les combattants kurdes font dérailler les trains de marchandises (ou de munitions), comme le dernier en date, le 24/9, dans la région d'Elazig.
Et voici que le journal turc Sabah ("le Matin", grand quotidien populaire progouvernemental tirant à 600 000 ex.), Kasim Ciftci, âgé de 46 ans et propriétaire du journal "Hakkari Province Voice" a été, le 22 septembre, assassiné près des ruines de la vieille ville de Van par deux hommes qui, après l'avoir frappé à la tête avec une grosse pierre, lui ont tiré plusieurs balles alors qu'il tentait de s'enfuir. confirme, s'il en était besoin, une dépêche de l'agence de presse indépendante BIA révélant qu'un journaliste kurde,
Il est bien sur trop tôt pour déclarer avec certitude que l'assassinat est lié aux activités professionnelles de ce journaliste mais son collègue, Necip Capraz, qui le connaît depuis 20 ans, ne laisse guère de place au doute quand il écrit dans "Yüksekova News" : "nous avons pu voir s'accumuler récemment de gros nuages noirs sur notre province de Hakkari".
Comble de l'horreur : un charnier contenant une quantité inconnue d’ossements humains aurait été découvert à Diyarbakir, ces jours derniers, d'après l'agence d’information kurde DIHA, dans la cour du Quartier général de la 7ème Armée turque appelée parfois "armée de Büyükanit", du nom de son général devenu chef d'état-major des forces armées turques depuis le 28 août 2006. Ce site abritait aussi dans le passé la prison militaire de Diyarbakir tristement célèbre. Le pot aux roses aurait été découvert à la suite de travaux dans l'enceinte militaire nécessitant l'évacuation de terre de remblais et trouvant, dans le cadre de marchés publics, une réutilisation sur plusieurs chantiers de la ville. "La passivité des procureurs militaires turcs, qui tranche avec les investigations déclenchées par les organisations des droits de l'homme, les associations d’avocats et les agences d’information de la ville, renforce les soupçons", souligne l'agence d’information kurde DIHA.
Hakkari, Diyarbakir, ce ne sont pas pour nous des points sur une carte de géographie. Ce sont des paysages concrets, des hommes et des femmes connus et estimés qui travaillent, étudient, rêvent d'une vie meilleure et défendent par dessus tout, leur langue, leur culture, leur identité. Ils aspirent à la paix et sont extrêmement déçus par l'attitude des européens qui préfèrent garder le silence, pour "ne pas mettre de l'huile sur le feu".
Mais a-t-on mis de l'huile sur le feu en soutenant le tchèque Vaclav Havel et la charte 77, le sud africain Nelson Mandela ou les bonzes birmans pour ne citer que ceux là ? La Turquie a besoin de la communauté internationale pour trouver un Mendès France ou un De Gaulle (qui mirent fin, l'un à la guerre d'Indochine en 1954, l'autre à celle d'Algérie en 1962), et mettre un terme à un conflit complètement anachronique.
André Métayer
23:13 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.05.2007
Un drôle de "Pélerin"
Ces articles, d’une valeur historique certaine, sont encore aujourd’hui d’une surprenante actualité : "une guerre oubliée" avec leur interlocuteur irakien de l’époque, c’est à dire le parti Baas de Saddam Hussein. "Démocratie pour l’Irak, autonomie pour le Kurdistan", mais l’accord signé le 11 mars 1970, après dix ans de guerre, vole en éclats et le général Mustapha Barzani, père de Massoud Barzani, Président de l'actuelle région autonome du Kurdistan irakien, reprend le maquis en dénonçant la politique d’arabisation systématique de la région kurde de Kirkuk. Question centrale au parfum pétrolier qui va revenir sur le devant de la scène avec le référendum que Barzani fils entend bien organiser fin 2007 à propos de la question du rattachement de Kirkuk à la région autonome du Kurdistan d’Irak.
"Un peuple sans amis qui luttait pour son indépendance depuis 1920 vient d’être sacrifié une nouvelle fois sur l’autel de la realpolitik" et sa population civile fuit les massacres, prise en étau, dans l’indifférence générale, entre l’Iran du Shah et l’Irak de Saddam qui, par les accords d'Alger du 6 mars 1975, se sont réconciliés à ses dépens… comme en 1937 après le pacte de Saadabad, signé le 8 juillet entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan, qui prévoit entre autres une coordination de la lutte contre la "subversion kurde".
Et Paul Saint-Vallier de conclure, dans le Pèlerin de 1974 : "les événements d’Irak ne doivent pas faire oublier que le mouvement nationaliste kurde concerne, en fait, l’ensemble d’un peuple écartelé depuis la première Guerre mondiale entre cinq Etats : la Turquie (où le régime d’Istanbul soumet toujours ceux qu’il appelle les Turcs des montagnes à une dure répression), l’Iran, la Syrie (où est prônée la disparition pure et simple des Kurdes) et l’Union soviétique".
Un peuple sans amis ? Pas tout à fait. Il y a en Bretagne, en France, en Europe, des hommes et des femmes qui ont compris que défendre les droits légitimes des Kurdes, avec qui les Amitiés kurdes de Bretagne tissent des liens… amicaux, c'est défendre les droits fondamentaux de la démocratie.
André Métayer
11:00 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Envoyer cette note
29.03.2007
La Turquie veut éradiquer la représentation légale kurde
Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage
Après une semaine passée à Diyarbakir et au plus profond de l'extrême sud –est anatolien, il me vient à l'esprit ce proverbe bien français pour résumer ma pensée quant à la politique turque menée face à la question kurde qu'elle n'arrive pas à résoudre : "qui veut noyer son chien l'accuse de la rage".
La situation est préoccupante pour une Turquie aveuglée par un nationalisme "chauvin" contraire à ses propres intérêts qui la conduit dans l'impasse , tant à l'intérieur de ses frontières, en s'enfonçant dans une "sale guerre" contre une partie de sa population qui ne réclame que la jouissance de droits culturels et politiques accordés dans toute démocratie qui se respecte, qu'au Kurdistan irakien avec lequel elle a des relations compliquées : ses menaces de déclaration de guerre contre un pays qui abrite les "terroristes du PKK" peuvent-elles vraiment être prises au sérieux quand on sait les bénéfices importants , indispensables à sa balance commerciale, qu'elle tire d'un commerce juteux en produits alimentaires et manufacturés en échange d'un pétrole brut qui lui ferait défaut par ailleurs ? [1] Une invasion militaire serait néfaste économiquement et désastreuse politiquement : les Kurdes du Kurdistan nord (Turquie) et du Kurdistan sud (Irak) n'ont jamais été aussi unis, sans compter les contacts étroits avec les Kurdes iraniens qui pourraient jouer un rôle important dans un proche avenir.
La situation est exaspérante pour une Turquie aveuglée par un nationalisme "chauvin" qui n'arrive pas à semer la division dans une population kurde restant globalement unie derrière son Leader charismatique, "Sayın" Öcalan[2], embastillé depuis 8 ans et condamné à la prison à vie. Même les protecteurs de villages, recrutés par l'Etat turc pour surveiller la population et lutter contre la guérilla votent, "derrière le rideau" pour les candidats pro-Kurdes et ne sont plus considérés comme des traîtres à abattre mais plutôt comme des victimes ("ils n'avaient pas le choix" nous dit-on), voir comme des alliés dans une guerre où le renseignement a pris une place importante.
Les entraves à la liberté de circulation, que de nombreux contrôles routiers, pointilleux et bureaucratiques, -nous les avons expérimentés-, rendent insupportables à la population, n'arrêtent pas pour autant la circulation des idées et, aux dires de nos interlocuteurs, tant en conversations privées qu'en contacts officiels, chaque vexation, chaque arrestation, chaque condamnation renforce la résistance de la population. Le retour triomphal du maire de Hakkari, condamné à 7 ans de prison, accompagné jusqu'à sa mairie par des centaines de ses concitoyens, dont nous avons été témoin, les manifestations à l'occasion des fêtes du Newroz (nouvel an kurde), aux quelles nous avons participé à Şemdinli, tout proche de la frontière irakienne, attestent de cette mobilisation : drapeaux, banderoles, slogans, discours, dont les contenus sont passibles de poursuites, fusent, se déploient sous le nez de la police et de l'armée qui contrôlent, fouillent, y compris les étrangers, notent, enregistrent, photographient, surveillent, avec en sus le bourdonnement de l'hélicoptère qui provoque, à chaque passage, lazzis et bras d'honneur.
Procès en kurditude
La fuite en avant est, pour l'instant, la seule réponse d'une Turquie aveuglée par un nationalisme "chauvin" qui, tout en continuant à pourchasser, malgré une trêve décrétée unilatéralement, ceux qui ont pris les armes et qui se sont réfugiés "dans la montagne", s'en prend à tous les représentants légaux de la population.
Les prochaines élections législatives, en automne prochain, dont l'enjeu n'échappe à personne, sont déjà l'objet, de part et d'autre, de manœuvres stratégiques. Le DTP, (Parti pour une Société Démocratique), parti de la représentation kurde, conscient qu'il ne pourra, dans les conditions actuelles du scrutin faites aux candidats présentés par les partis politiques, obtenir des sièges à la Grande Assemblée (Parlement turc), envisage de présenter des candidats "indépendants" qui ne sont pas soumis aux mêmes règles[3], et pense ainsi obtenir un nombre de députés suffisant pour constituer, une fois élus, un groupe à l'assemblée, avec tous les avantages d'un groupe parlementaire y compris celui du droit d'expression.
Pour contrer cette stratégie, la Turquie met en place une politique d'intimidation et procède à des arrestations de cadres du DTP et des élus locaux dans le but de les faire condamner par une justice dont l'indépendance par rapport à "l'Etat profond" laisse à désirer, et ainsi de les rendre inéligibles. Plus de 70 cadres, responsables locaux, régionaux et nationaux font déjà l'objet de procédures, comme Sabahattin Suvagci, Président de la section locale du DTP de Hakkari, condamné à un an de prison et 3 jours pour avoir déclaré que le PKK n'était pas une organisation terroriste, comme Hilmi Aydogdu, président du DTP de la province de Diyarbakir, placé en détention provisoire depuis le 23 février pour avoir déclaré à la presse que les Kurdes de Turquie "considéreraient une attaque turque sur Kirkûk comme une attaque sur Diyarbakir", comme Ahmet Türk, Président du DTP condamné à six mois de prison ferme et incarcéré pour avoir appelé Abdullah Öcalan 'Sayın" c'est à dire "Monsieur Öcalan".
Quant aux maires, ils font l'objet d'un traitement particulier et d'un harcèlement continuel frisant parfois le ridicule[4]. La jeune femme, maire de Bostaniçi (commune suburbaine de Van), Gülcihan Simsek, ne compte plus le nombre de convocations, d'interrogatoires ou de procédures lancées contre elle. Le fait d'avoir envoyé un véhicule de la mairie chercher le corps d'un enfant du pays tué au combat vaut procédure pouvant aboutir à mise en examen et condamnation. Elle a, bien sur, avec ses collègues maires –une cinquantaine-, signé la lettre aux autorités danoises pour défendre Roj TV, la télé kurde en exil qui émet depuis le Danemark et menacée de fermeture, et comme ses collègues, elle est mise en examen au motif de soutien à une organisation terroriste. Le mot est lâché : en voulant diaboliser la guérilla, la Turquie a réussi à faire taire les querelles intestines et à unir la population, ses élus, les cadres politiques et les combattants dans une même lutte, celle de la liberté d'expression, qu'elle soit culturelle, linguistique ou politique.
Parmi les maires, deux d'entre eux sont particulièrement visés : les maires de Diyarbakir et de Hakkari.
Osman Baydemir, avocat, maire Métropolitain de Diyarbakir, président de l'Union des maires du Sud est anatolien (G.A.B.B.), qui fut, auparavant, président de la section régionale de Diyarbakir de l'association turque de défense des droits de l'homme, I.H.D., affiliée à la F.I.D.H., est la "bête noire" du régime : Il encourt, dans un autre procès intenté contre lui, 10 ans de prison au motif qu'il aurait fait l'éloge du P.K.K. et de la guérilla après les émeutes de Diyarbakir, en mars 2006, alors que son rôle de modérateur a été remarqué par tous les observateurs. On ne compte plus les menaces de mort dont il est l'objet.
Metin Tekçe, maire de Hakkari, "capitale" de cette province montagneuse qui se trouve, géographiquement et politiquement, au centre de la question kurde, est lui aussi "dans le collimateur" après l'affaire de Semdinli où des éléments des forces militaires turques ont été pris, "la main dans le sac", à commettre un attentat meurtrier qui fit plusieurs victimes. Il craint pour sa sécurité depuis que le chef d’Etat major, le commandant Ilker Basbug a déclaré que "dans la ville de Hakkari se trouvent certains microbes qui doivent être nettoyés ". Lettres et appels téléphoniques anonymes, fouilles humiliantes à chaque check point -et ils sont nombreux -, entraves dans ses fonctions de maire[5], Metin n'en a cure et refuse l'exil malgré la crainte réelle de la prison.
Le 19 mars dernier, en effet, il vient d'être condamné par la cour d'assises de Van à 7 années et 1 mois d'emprisonnement à l'issue d'une procédure lancée contre lui concernant plusieurs dossiers : condamnation à 6 ans et 3 mois pour une affaire datant de 2003 où il est jugé coupable d'appartenance au PKK - au vu d'un seul témoignage à charge émanant d'un détenu qui s'est rétracté par la suite devant le tribunal et dont on peut penser que les aveux avaient été extorqués sous la torture-, à laquelle s'ajoute une condamnation à 10 mois de prison pour propagande en faveur d'une organisation terroriste, dans un communiqué de presse confirmant ses déclarations devant la commission d'enquête parlementaire (pour lesquelles il était aussi poursuivi mais finalement relaxé) dans lequel il affirmait que le PKK n'est pas une organisation terroriste.
Ce n'est pas l'attitude frileuse, voire complice, de la diplomatie européenne et des différents pays européens comme la France et l'Allemagne qui va convaincre la Turquie à changer de politique et les responsables politiques kurdes, les avocats, les défenseurs des droits de l'Homme s'en plaignent amèrement au point de douter de la sincérité de ceux qui se proclament par ailleurs les défenseurs de la démocratie et des droits humains.
Fort heureusement, les prises de positions d'hommes et de femmes politiques en faveur des maires kurdes émanant de la Bretagne sont une éclaircie dans un ciel encore sombre.
Malgré tout, les Kurdes gardent confiance en eux : ils sont indestructibles.
André Métayer
Président des Amitiés kurdes de Bretagne
[1]Avec le bouclage des frontières ce pays producteur de pétrole aux raffineries détruites est soumis à un embargo de fait par la Turquie qui lui fournit l’essentiel des produits alimentaires et de première nécessité à un prix exorbitant : le prix de l'essence flambe ! Un comble !
[2] appeler A. Öcalan "Sayın", c'est à dire "Monsieur" avec une certaine marque de respect, vaut à plusieurs hommes politiques kurdes six mois de prison aux termes de l'article 215 du code pénal turc qui réprime l'éloge du crime et du criminel et, aujourd'hui, un procureur d'Ankara a lancé une enquête préliminaire à l'encontre du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan soupçonné d'avoir fait l'apologie d'Abdullah Öcalan, qu'il aurait appelé "Monsieur Öcalan" il y a sept ans ! Qui gouverne en Turquie ? Une nébuleuse qu'on appelle, ici, "l'Etat profond"
[3] Pour qu’un parti puisse gagner un siège à l’assemblée, il lui faut et ce, quel que soit son résultat à l’intérieur de la circonscription, pouvoir se prévaloir d’au moins 10 % des suffrages à l’échelle du pays. Mais cette règle n’est pas applicable aux candidats indépendants.
[4] Les demandes d'autorisation de célébrer le Newroz sont restées bloquées au motif qu'elles comportaient la lettre W (dans Newroz), et ce, en violation de la loi 1355 sur l'utilisation de lettres (W, X et Q) qui n'existent pas dans la langue turque.
[5] La ville de Hakkari n'a toujours pas reçu de son ministère de tutelle, celui de l'intérieur, l'autorisation de recevoir, de l'étranger, des dons conditionnels pour construire un centre de santé de d'éducation en direction des femmes, prioritairement.
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23.02.2007
Haro sur les Kurdes
« La famille kurde » a hérité du rôle de bouc émissaire dans le discours de plus en plus obsessionnel que tient Le Pen sur l’immigration.
Ces pelés, ces galleux d’où nous vient tout le mal
Plus le discours de Le Pen se dépénalise, plus il se polarise sur cette seule cible. Attentif à ne pas trop gravement déraper, s’en tenant à ses allusions mondaines pour toujours jouer avec les mêmes tabous, tel l’affichage goguenard de sa préférence nationale pour les soldats français morts pendant nos guerres qui le dispenserait d’émettre la moindre compassion ou repentance dans le sujet à la mode des génocides, Monsieur Le Pen, n’a jamais aussi clairement diagnostiqué la peste qu’il a choisi de dénoncer.
Pas d’autre explication au chômage que l’immigration. Pas d’autre cause à la crise du logement que l’immigration. L’immigration est responsable de la faillite de l’école républicaine. L’immigration est la source de nos problèmes sanitaires, du déficit de la Sécurité Sociale, de la baisse du pouvoir d’achat. Est-il encore besoin de revenir sur la responsabilité de l’immigration en matière d’insécurité ? Pas vraiment ; d’autres s’en chargent ; qui sèment. Lui, récolte, selon une de ses fanfaronnades favorites.
L’immigration donc, ces centaines de milliers, ces millions d’étrangers, poussés par la pauvreté, attirés par la garantie de trouver chez nous un toit, des soins, des formations, passent avant les vrais français, nous poussent à la ruine.
D’un côté le nombre, les flux torrentiels, de l’autre, la personnification du mal : cette famille kurde prise pas tout à fait au hasard, pour l’exemple !
D’émission, en débat, en interview, jeudi sur la 2 sur A vous de juger, dimanche sur la 5 chez F.O.G., lundi sur TF1 à Je pose une question … à chaque fois, le même coupable, la même phrase « Quand notre citoyen français emblématique, avec deux enfants, attend depuis douze ans un logement, eh bien il ne l’aura jamais parce qu’il y a une famille kurde qui vient d’arriver avec 5 enfants tout nus, qui trouvera, elle, immédiatement un hébergement. »
C’est dans la pure tradition des propagandes haineuses où l’ennemi nous est donné à voir à travers la figure d’un personnage stéréotypé dont les particularismes, si possible rapportées à des traits physiques, au plus près de la caricature, sont sensés incarner les dangers qui nous menacent.
Ils arrivent nus : toute la misère du monde
Avec cinq enfants : la démographie galopante qui va nous submerger.
Tous musulmans !
Opérations de pacification, villages incendiés, populations déplacées, tortures
Français, nous connaissons bien, Monsieur Le Pen connaît bien : voici l’histoire de la famille kurde à laquelle je pense chaque fois que le tribun en désigne l’anonyme image à la vindicte publique.
1994 : Les K., furent recherchés par l'armée turque parce que deux frères de Mehmet avaient rejoint la guérilla. Ils y étaient morts. La punition s’acharnait sur les survivants. Mehmet, après avoir subi interrogatoires et tortures, n’avait pas eu d’autre solution que de fuir son village dans la montagne qui, comme des milliers d’autres, était devenu l’objet de représailles répétées visant tout le monde et n’importe qui, le groupe, la famille, les proches, les voisins, dans le seul but, en terrorisant, de vider les maisons où les combattants trouvaient des soins, de l’approvisionnement, des aides. Le village incendié a éclaté, les familles sont parties chacune dans une direction, dans les villes voisines un peu grandes, dans les très grandes métropoles, Diyarbakir, Ankara, Istanbul. La police a continué à les soupçonner, à les menacer. Condamnés à la débrouille au fond de bidonvilles surpeuplés, dès qu’ils purent rassembler assez d’argent pour deux passages, ils sortirent du pays.
Une fois physiquement anéanti, un village dans la vieille société rurale de la région, continue à exister. Ses habitants continuent de dépendre les uns des autres, quand bien même les distances qui les séparent atteignent plusieurs milliers de kilomètres. Cette dépendance est affective, est économique. Ce sont des liens généreux, des liens contraignants. C’est du sentiment, c’est du social. Comme le village réel, celui-ci nourrit, conforte, ordonne, règle, oblige, rassure, recueille. Et cela explique que, pendant cinq, dix ans, à travers d’invraisemblables périples, plusieurs dizaines de familles élargies d’un village d’éleveurs et de bergers des montagnes de l’Anatolie du Sud-Est se sont regroupés en France, dans les grands ensembles périphériques de la même ville. Les uns ont obtenu l’asile politique, les autres non. Ils ont tous vécu la même agression, pris peur, vendu ce qui avait une valeur marchande, cherché des refuges, passé plusieurs années dans la semi clandestinité dans leur pays, avant de payer les passeurs. Ils ont trouvé auprès de leurs proches la solidarité qui leur permet de survivre : beaucoup en attente de régulation ne sont pas autorisés à travailler, plusieurs, de plus en plus chaque année, ont été déboutés.
Respecter les immigrés c’est d’abord refuser de les considérer et de les traiter comme du nombre, en termes de stocks. Entrants, reconduits. Chacune de ces personnes, de ces familles a une histoire.
Du délit de misère à l’accusation de terrorisme
Les histoires de Kurdes que je connais, leur misère, leur immigration, ont quelque chose à voir avec la politique. Avec la politique chez eux, évidemment, en Turquie. Et maintenant avec la politique chez nous, avec notre politique étrangère. Avec la campagne présidentielle.
La rocambolesque perquisition du Centre d’Information du Kurdistan et du Centre Culturel Kurde Ahmet Kaya voisin de la permanence électorale de Nicolas Sarkozy, l’arrestation et la mise en examen de 15 militants poursuivis au motif d'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, portent toutes les marques d’une opération de complaisance dans la ligne logique des positions prises par le candidat.
Il en est ainsi de l’engagement de Sarkozy en faveur d’une collaboration plus compréhensive avec les Etats-Unis au Moyen Orient : il est de notoriété publique que le gouvernement Bush, pour résister aux envies de l’armée turque de détruire les forces du PKK repliées dans le nord de l’Irak, cherchent à donner des preuves que son camp s’active à démanteler l’organisation. Les actions menées dans ce sens en Allemagne et en France attestent l’existence d’un plan concerté.
Il en est ainsi de la volonté de Sarkozy de doubler son refus d’accepter la Turquie dans l’Union européenne par une proposition d’étroite association spécifique ouvrant droit à toutes sortes de coopérations renforcées : sans attendre, cette soudaine réactivation de la chasse aux responsables kurdes vient témoigner des avantages que Ankara pourrait retirer de ces offres. Les informations directes détenues par la DST depuis dix ans concernant les activités des personnes poursuivies, montrent bien que l’action d’éclat prend place dans la conjoncture électorale, dans le programme présidentiel.
De ce mal naîtra peut-être un bien. D’autres candidats, dont certains ont déjà demandé la libération des personnes placées en détention, diront alors que leur soutien aux droits culturels et politiques élémentaires des peuples les empêche, indépendamment du jugement porté sur la guérilla, de faire l’amalgame entre une entreprise terroriste et ce qui relève historiquement d’une lutte de libération. Que dans le cadre de ce même soutien, ils se placent du côté, dans les deux camps, de ceux qui se prononcent pour substituer à l’affrontement armé la recherche de solutions politiques conduisant à la paix. Que celle-ci, comme dans toutes les situations qui ont mis fin à ce genre de conflits, suppose l’acceptation de l’amnistie.
René Péron Chercheur CNRS – UMR Espaces géographiques et Sociétés, Rennes.
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10.12.2006
Comment sortir du bourbier irakien ?
Près de 3 000 Américains sont morts au combat dans le bourbier irakien depuis mars 2003 et Sara Daniel imagine, dans le Nouvel Observateur, six scénarios pour sortir de ce que les Américains même reconnaissent comme un terrible échec.
Scénario 1 : garder le cap : Il s'agit de maintenir la présence des 140 000 soldats américains jusqu'à ce que l'armée et la police irakiennes soient en mesure de prendre le relais. Ce scénario, défendu par Bush et Cheney, est soutenu par ceux qui s'inquiètent de la montée en puissance de l'Iran, mais suscite l'hostilité de ceux qui font observer que cette stratégie a vu l'Irak s'enfoncer dans le chaos.
Scénario 2 : renforcer les effectifs : beaucoup de généraux pensent aujourd'hui que le nombre de soldats américains envoyés en Irak est très insuffisant. John McCain, le sénateur républicain, probable candidat à la prochaine élection présidentielle, demande qu'on envoie 20 000 hommes supplémentaires pour pacifier Bagdad et l'ouest de la ville. Un Américain sur sept seulement partage cet avis.
Scénario 3 : sauve qui peut ! : quitter l'Irak dans un délai de quatre à six mois, c'est l'option des militants pacifistes et de la star montante du Parti démocrate, le sénateur Barack Obama, mais le départ des Américains - les hommes politiques irakiens sont les premiers à le reconnaître – aurait pour conséquence une augmentation de la violence, consacrant par la même la suprématie des Chiites et le recul des valeurs démocratiques, en ce qui concerne, notamment, l'égalité des sexes et la promotion de la femme.
Scénario 4 : retrait graduel et dialogue avec l'ennemi (Iran et Syrie) : c'est le scénario défendu par le groupe d'études sur l'Irak présidé par l'ancien secrétaire d'Etat James Baker, qui suscite beaucoup de critiques de la part des Kurdes irakiens et des Américains Dick Cheney et G.W Bush qui pensent qu'il est très naïf de croire que ces pays pourraient contribuer à la stabilisation de l'Irak, alors que, seul, le chaos actuel les garantit contre une intervention américaine ! La situation irakienne est, d'autre part, tellement incontrôlable qu'il serait illusoire de penser que l'Iran ou la Syrie pourraient arrêter la spirale de la guerre civile.
Scénario 5 : le putsch des généraux : C'est, pour certains néo conservateurs comme Eliot Cohen, la solution la plus réaliste, face à une situation désespérée dans un pays dirigé par un gouvernement incompétent dont les ministres sont les jouets des différents partis, aux mains de milices composées de bandits. Une junte militaire moderne, s'appuyant sur le nationalisme irakien, constituerait un espoir dans un pays qui n'a pas de culture démocratique. Le "hic" est qu'on voit mal comment les généraux pourraient mettre au pas les milices qui se sont largement infiltrées dans l'armée et la police.
Scénario 6 : la partition : C'est la solution proposée par Peter W. Galbraith, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Croatie. Selon lui, alors que le pays est déjà divisé en trois groupes - Kurdes, Sunnites et Chiites, seule une partition permettrait de mettre fin à la guerre civile. Mais, Thomas Friedman, éditorialiste au " New York Times" n'y croit pas car la guerre n'est pas seulement entre Sunnites et Chiites mais entre factions chiites mêmes qui se battent entre elles et parfois, à l'intérieur d'une même milice, sans compter que deux des villes principales du pays, Bagdad et Mossoul, sont multiconfessionnelles et que les quartiers mêmes n'y sont pas homogènes.
Sara Daniel conclut que l'option qui sera adoptée par le gouvernement américain sera forcément mauvaise et aura des répercussions dans tout le Moyen-Orient, assurément, mais aussi pour les Américains, les Arabes et les Européens.
Il est surprenant qu'aucun scénario, même le 6° qui évoque la partition, ne prenne en considération les 70 millions de Turcs, les 35 millions de Kurdes, l'Etat d'Israël et le problème palestinien.
Cette analyse de Sara Daniel, intéressante mais incomplète, montre bien qu'il n'y a pas de solution au "bourbier irakien", dans lequel la responsabilité américaine est écrasante, sans une négociation globale des questions posées au Moyen Orient, parmi lesquelles se trouve la question kurde.
La Turquie, si elle ne veut pas se trouver hors jeu, aurait intérêt à enclencher, à marches forcées, les réformes constitutionnelles qui s'imposent, à régler ses contentieux par la voie démocratique avec Chypre et entamer des négociations sérieuses avec les représentants du peuple kurde qui demande la reconnaissance de ses droits culturels et politiques.
André Métayer
22:20 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Envoyer cette note
20.11.2006
POINT DE VUE - Un plan "B" pour les Kurdes
J'ai fait un rêve : je suis dans le bureau ovale de la Maison Blanche, à Washington, alors que George W. Bush reçoit le Président du Kurdistan irakien, le Kurde Massoud Barzani.
Bush - my dear Massoud, il faut se rendre à l'évidence, we are in the shit et il nous faut sortir de ce bourbier irakien, la tête haute pour continuer notre combat contre l'axe du mal : Al-Qaïda, les talibans, l'Arabe wahhabite islamiste sunnite Oussama Ben Laden, mais aussi le Persan chiite fondamentaliste Mahmoud Ahmadinejad… tout en préservant nos intérêts stratégiques et notamment la route du pétrole irakien.
Barzani - Le pétrole de Kirkuk n'est pas irakien : il est kurde !
Bush - alors décrétons un Kurdistan indépendant !
Barzani - un Kurdistan indépendant cerné de toute part par de puissants voisins comme l'Iran, la Syrie, la Turquie et les sunnites de Bagdad, c'est suicidaire sans un appui durable américain.
Bush - nous avons un plan "B" pour stabiliser le Moyen orient qui passe par la réconciliation de deux frères, aujourd'hui ennemis : les Kurdes et les Turcs.
Barzani – que faites-vous du PKK ?
Bush - nous ne pouvons pas reconnaître le PKK comme interlocuteur privilégié…
Barzani - parce que terroriste !
Bush - non, parce que marxiste, ou réputé comme tel, donc persona non grata, non seulement pour les Américains mais aussi pour les Européens, qu'ils soient libéraux ou socio-démocrates. Ceci dit... le PKK… autour d'une table… mêlés à d'autres interlocuteurs... sous votre autorité... pourquoi pas !
La suite de la conversation devient inaudible… l'image se brouille et je suis de nouveau dans le bureau ovale de George W. Bush qui reçoit un autre visiteur : il s'agit Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan.
Erdoğan - Monsieur le Président, nous voulons la peau du PKK.
Bush - …et le pétrole de Kirkuk.
Erdoğan - oui, et le pétrole de Kirkuk.
Bush - alors il faut négocier la paix avec les Kurdes ! You can't have the butter and the money of the butter !
Erdoğan - mais ce sont des terroristes !
Bush - combien de chefs d'Etat d'aujourd'hui ont été, hier, qualifiés de terroristes ? Soyons sérieux : nous avons un plan pour stabiliser le Moyen-Orient et je vous fais une offre que vous ne pouvez refuser, celle de devenir "the" puissance du Moyen-Orient, quel que soit par ailleurs votre statut de membre de l'Union européenne à part entière ou de partenaire associé : vous serez là pour garantir la paix et la prospérité. Le Moyen-Orient a besoin d'une grande Turquie qui a un pied en Europe et qui s'étendra jusqu'aux frontières de la Perse.
Erdoğan - que faites-vous du PKK ?
Bush - les Kurdes sont IN-CON-TOUR-NA-BLES et on ne peut éradiquer le PKK sans prendre le risque d'embraser tout le Moyen-Orient. Nous avons déjà assez à faire avec le Hamas, le Hezbollah, les talibans, les anciens baasistes, les Chiites de Moktada Sadr, sans parler des Etats voyous du Moyen Orient… et d'ailleurs ! Le PKK, sans lequel il n'y aura pas de paix en Turquie, est influent en Irak mais aussi, ne l'oubliez pas, auprès des 8 millions de Kurdes "iraniens", avec sa branche armée, le PJAK (Parti pour une Vie Libre au Kurdistan), une véritable épine dans le pied de la République islamique d'Iran ! Non, croyez– moi, il faut négocier la paix avec le PKK et faire avec les Kurdes la "Grande Turquie" qui jouera le rôle de gardien de nos valeurs et de nos ressources énergétiques… à Kirkuk, bien sûr, et même ailleurs.
Erdoğan - les Kurdes seront réticents.
Bush - à vous d'être convaincants et de faire les concessions nécessaires. Négociez avec Öcalan.
Erdoğan - et l'Irak.
Bush - l'Irak ? C'est aujourd'hui un pays virtuel ! Les Kurdes irakiens étaient favorables à une République fédérale irakienne. A vous de les convaincre de faire une République fédérale avec la Turquie ! Une sorte de confédération "helvétique" kurdo- turque.
Erdoğan - l'armée turque sera réticente.
Bush – mais vous aurez avec vous les forces économiques et intellectuelles, les partis europhiles, le soutien discret de l'Union européenne… et l'appui des Etats-Unis !
Erdoğan - restera à convaincre l'opinion publique turque.
Bush – là, je vous fais confiance : quand le Pouvoir arrive à contrôler les médias comme en Turquie, il a les moyens de préparer les esprits à cette formidable opportunité.
Sentant que l'entretien touchait à sa fin, je me suis retiré sur la pointe de l'oreiller.
Oui, j'avais rêvé : la confédération kurdo-turque, à la mode helvétique, n'existe pas encore ! Le modèle suisse ne s'est jamais encore exporté (et la Suisse normande, nichée quelque part dans la vallée de l'Orne, ne doit son nom qu'à la douceur de ses paysages et non à des dispositions constitutionnelles). Ce qui semble évident c'est qu'on ne peut pas résoudre la crise irakienne sans s’attaquer à l’ensemble des problèmes régionaux et on dit que, loin des effets d'annonce et des rodomontades de circonstance, la diplomatie secrète avance, mais personne ne le sait puisqu'elle est secrète ! Un plan "B" quoi ! "B" comme Bush, Barzani ou Blair !
Tony Blair, lui, rapporte Bernard Guetta, pense qu'il faut commencer par le plus passionnel d’entre eux, la Palestine, enchaîner sur le Liban, parler avec la Syrie et n’aborder l’Iran, et donc l’Irak, qu’une fois le terrain déminé. Curieusement, il ne fait mention ni de la Turquie, ni des 35 millions de Kurdes, à la différence de Piotr Romanov, de RIA Novosti - l'une des plus importante agences de presse de Russie - qui écrit, le 5 septembre dernier, que parmi les nations représentées aujourd'hui à l'ONU, rares sont celles qui pourraient se vanter d'une histoire, évoquée déjà par les Egyptiens, les Babyloniens, les Sumériens, les Assyriens et les Ourartéens, aussi ancienne que celle des Kurdes, à qui ils ne manquent qu'une seule chose : un Etat à eux.
"Ils sont nombreux, déclare ce commentateur souvent "politiquement incorrect", entre 20 et 30 millions de personnes selon les différentes données. Il ne leur manque qu'une chose, ce dont disposent même les îlots les plus reculés du Pacifique : un Etat à eux."
Et de conclure : "le problème kurde apparaît donc si complexe et si explosif que la communauté internationale préfère garder les yeux fermés. Les amateurs d'échecs connaissent des situations où un pion se retrouve au centre de l'échiquier, coincé au milieu d'autres pièces au point que les joueurs ne peuvent se résoudre à le toucher, par crainte de briser l'équilibre et de plonger dans l'imprévisible. Le dossier kurde est aussi une sorte de "pion intouchable".
Pion intouchable ? La partie d'échecs ne fait que commencer.
Rennes, le 19 Novembre 2006
André Métayer
21:20 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Envoyer cette note




